Anne Hidalgo, où l’urbanisme aux douze prouesses

 

« Chère Anne HIDALGO,  je déteste ce que vous faites ».

On se souvient de la formule lancée par Jean d’Ormesson à la maire de Paris, condensant les reproches récurrents que lui adressent les parisiens et les médias : dette de la ville explosive, désordre des services municipaux, croissance exponentielle de la malpropreté des rues, prolifération des rats, ruine des trottoirs et chaussées peuplés de nids de poules, embouteillages inextricables, insécurité, opposition de l’élue à l’organisation des Jeux Olympiques, rémunération injustifiée de certains directeurs d’administrations, défaillance des véhicules en libre-service, décisions de justice interdisant la fermeture des voies sur berges, décision de justice condamnant la ville à des sommes vertigineuses après les couacs relatifs aux concessions des panneaux d’affichage publicitaire, honoraires d’avocats induits, concession du « Marché de Noël » sur les Champs Élysées, de la grande roue de la place de la Concorde, mise en examen de la ville, politique de la ville tournée uniquement vers les bobos, etc.

Cependant un sujet échappait à la sagacité de l’écrivain comme du journaliste, celui de l’opiniâtreté de l’élue dans la volonté d’anéantir la beauté de Paris.

Alors que jusqu’à une période très récente, la locution « beauté », très bourgeoise à ses yeux, donc taboue, était absente de son vocabulaire, elle ne se résolut à en user que pour alimenter de manière factice des réponses à ses détracteurs ou des journalistes et en détourner l’attention. Évoquant jadis Paris comme elle aurait évoqué le Diable Vauvert, qu’il convenait surtout d’aménager sur le plan fonctionnel, elle commença soudain à multiplier les formules du type : « Paris est la plus belle ville du monde ».

Or pareille saillie, destinée à clouer le bec des importuns, ne peut désigner que des quartiers anciens encore préservés ayant échappé à la défiguration entreprise par la municipalité.

Anne Hidalgo a en effet engagé cette défiguration depuis dix ans, grâce aux pouvoirs innombrables que la loi lui confère.

Élue conseillère d’arrondissement en 2001, sous l’étiquette du Parti Socialiste, elle entra au Conseil de Paris et devint première adjointe chargée de l’égalité homme/femme et du bureau des temps. Après les élections municipales de 2008, elle demeura première adjointe, chargée cette fois de l’urbanisme et de l’architecture et présida le conseil d’administration de l’Atelier Parisien d’Urbanisme. Elle fut élue maire de Paris et présidente du Conseil départemental en 2014.

Elle est donc maître du Plan Local d’Urbanisme, des permis de démolir et de construire depuis onze ans.

Dans l’accomplissement de ses fonctions, Anne Hidalgo accomplit douze prouesses, dignes de celles du demi-dieu mythologique, alors qu’aucun mandat sur le sujet ne lui avait été confié par quelque roi de l’Argolide, encore moins par ses électeurs. On pourrait même considérer que toute l’Olympe, médusée, observe le délirium qu’elle inflige à la terre des mortels :

I) Faisant fi de l’esthétique et du tissu anciens de la ville, elle impose partout la rupture architecturale : Paris doit oublier son passé, briser les codes, entrer sans frein dans ce que la maire baptise « Modernité », sans préciser ce qu’elle envisage sous ce vocable. La raison étoffe, en effet, très peu ses propos. Si l’on saisit bien, avec grande difficulté tout de même, le raccourci de sa pensée, serait donc « moderne » tout bâtiment érigé au cours des dernières minutes, par un architecte encore en vie, en lieu et place d’une construction de la semaine dernière d’un collègue enseveli il y a deux jours. Un parisien levant le doigt et osant s’exclamer « c’est moche! » sera donc immédiatement qualifié de « ringard ». On ne vit plus dans la « modernité », mais dans l’angoisse de ne pas la vivre : l’injonction d’Hidalgo aux parisiens de s’afficher moderne à chaque seconde est en réalité celle que la maire s’inflige à elle-même. Serait-ce une des sources de la nervosité chronique de l’élue et, par voie de conséquence, de ses habitants?

II) Elle se love dans la lutte médiatisée en faveur de l’écologie urbaine, réduite à la lutte contre la pollution de l’air, tout en démolissant des artères anciennes à la pelleteuse, bétonnant, densifiant, goudronnant, imperméabilisant les sols comme jamais, attitudes qui participent du réchauffement climatique, anéantissent la ligne d’horizon à tours de bras, étouffent les habitants dans la grisaille et le contrejour.

III) Elle se bat pour développer avant tous les projets immobiliers les plus laids, les plus agressifs, les plus médiocres, dans le centre comme à la périphérie de la ville.

IV) Sans crier gare, elle fait installer partout le pire mobilier urbain de grande distribution que l’on ait supporté de mémoire d’être vivant.

V) Pour théoriser et imposer sa pratique, elle use, alors qu’elle vante sa proximité du peuple, d’un sabir hermétique, une novlangue hésitant entre le langage des Précieuses et celui de Diafoirus, élaborée dans le cadre de brainstormings très « tendance », qui occupent des lundis entiers de fonctionnaires territoriaux. Ce langage creux est destiné à laisser supposer que ses projets sont fondés sur une pensée planant dans les hautes sphères de l’intellect, tout autant qu’humaniste, alors qu’il ne s’agit que de vendre au bon peuple l’équivalent de pots de yaourts.

VI) Elle rabâche à qui veut l’entendre que son administration ne commet pas les erreurs des années soixante-dix, que la politique actuelle de la ville qu’elle baptise « progressiste » ou « humaniste » est la plus novatrice, la plus « sociale » jamais engagée. Or tout ce que l’on voit fleurir aux quatre coins tient en une pâle copie des barres et cubes des Trente Glorieuses, garnis en sus d’ajouts de métal, résilles, grillages de poulailler, végétalisation grimpante d’hypermarché.

VII) De rupture en rupture, Anne Hidalgo en devient conventionnelle : elle se complait dans le neuf bas-de-gamme qui peuple les magazines d’architecture, les plaquettes de promoteurs, les annonces immobilières, comme n’importe quel petit bourgeois peut s’épanouir au milieu de boiseries néo Louis XV ratées : de nouveaux quartiers moches, nés de rien ou installés sur les cendres du tissu ancien, ressemblent au no man’s land de n’importe quelle autre ville du monde. Tout n’est que similitude, redite, ennui, déprime. Une boîte d’antidépresseurs est le viatique incontournable d’une visite des nouveaux quartiers de Paris bâtis sur des étendues sans fin de dalles de béton.

VIII) Conventionnelle dans son goût pour les choses identiques, elle l’est aussi au regard de la plupart des élus locaux du pays, quelle qu’en soit la couleur politique : elle pratique exactement la même stratégie urbaine qu’une multitude de maires acharnés à défigurer leur commune. L’essentiel de son action se résume en un « copier-coller » des erreurs des autres ou en l’inspiration du futur « copier-coller » des autres.

IX) Elle réalise son dessein en le fondant sur une idéologie très « XXe siècle », donc datée, c’est à dire éloignée de toute « modernité ».

X) Elle s’appuie sur la « démocratie participative », invention nunuche du début du XXIe siècle destinée à dédouaner tout élu de ses erreurs ou de son absence d’idées. « Comment souhaitez-vous que l’on défigure votre commune? En caca d’oie, saumon écrasé ou vert de gris? Vous êtes priés de vous rendre à la réunion participative d’information et faire un choix de couleur. On se charge des fondations et du bâti ». Fermez le ban.

XI) En relation permanente et prestigieuse avec les maires des grandes métropoles internationales, elle snobe les maires de périphérie, auxquels elle adresse rarement la parole. Par voie de conséquence, l’Ile de France devient un capharnaüm aussi bien architectural qu’urbanistique et de mobilité, chaque commune exauçant ses propres petits caprices dans son coin.

XII) Elle réalise l’ensemble de ces exploits dans l’indifférence quasi générale. À de rares exceptions, la contestation est en effet absente, à la mesure de l’esprit critique qui a presque disparu de nos sociétés. Pour peu que, contre toute attente, l’indignation surgisse, l’élue la balaie d’un revers de main en coupant la parole : elle ne supporte pas le contredit à ses idées, encore moins la moindre pensée que l’ »humanisme », le « socialisme » de ses constructions puisse être mis en doute. C’est destiné aux gens modestes, donc obligatoirement bienfaisant, même si c’est laid. Les opposants sont qualifiés de « réac », alors que des électeurs socialistes critiquent les mêmes travers dans d’autres villes, chez des adversaires politiques. Ses propres alliés seraient donc « réac ». À l’étage de son administration, ses sautes d’humeur deviennent légendaires.

Les exploits de notre héroïne de la « modernité » sont accomplis avec la méthode qui sied à la technique de la terre brûlée. On comprend le but : détruire le passé. On accepte difficilement le résultat : face au tas d’immondices architecturaux qu’elle génère et qui n’a de « contemporain » que le nom, on se demande quelle mouche peut bien piquer la maire de la supposée « plus belle ville du monde ». À moins qu’elle ne possède véritablement une consistance mythologique : telle Junon, elle exprimerait son courroux par la punition des mortels : « Il faut raser Paris ».

Plutôt que rester dans l’interrogation, laissons-nous aller à la considération factuelle et tentons de trouver comment ouvrir les yeux d’Anne HIDALGO, changer son état d’esprit, comment freiner cette course éperdue vers l’enlaidissement du cadre de vie des parisiens.

Reprenant la formule de Jean d’Ormesson, nous analyserons chacun des travers de la maire de Paris sur le plan urbanistique et architectural dans un éditorial mensuel intitulé « Chère Hidalgo, je déteste ce que vous faites ».

Donnez-nous votre opinion, vos colères, vos images, vos espoirs, ou enfin vos victoires, si d’aventure vous êtes compris par l’élue, et donc touché par la grâce.