De notre correspondant à Londres…

LONDRES, DÉFIGURÉE PAR LE BREXIT

Les statistiques récentes indiquent que Lisbonne a supplanté Londres en tant que capitale étrangère préférée des Français, et que, pour les séjours de courte durée, elle est devenue leur première destination à l’étranger.

Les Français bouderaient-ils soudain les atouts de la capitale britannique ?

. Sourire inaltérable de la famille royale,
. Excentricité et flegme légendaires des autochtones,
. Puissance financière,
. Vie culturelle foisonnante,
. Scène musicale intense,
. Parcs nombreux,
. Écureuils gourmands,
. Résidents français en masse, vous accueillant gratis, etc.

D’autres indices montrent que l’image de la ville s’est ternie même auprès des parisiens.

Dans les dîners de la capitale française, il était jadis fréquent d’entendre des formules snobs de bobos dépressifs, qui ont tout vu, tout entendu, du type : « Londres est mieux que Paris », « Paris, c’est mort, à côté », « Paris devient un musée », etc.

Ces derniers temps, les mêmes, après avoir changé de barbier, administrent à leur auditoire des sentences contraires : « Les berges de la Tamise sont moches », « On s’emmerde sur les navettes fluviales à Londres, il n’y a rien à voir », « Paris est franchement la plus belle ville du monde », « Quand on rentre de l’étranger, on est ébloui par la beauté de Paris », « C’est quand même chouette, Paris », « Paris, ça bouge finalement! », « Tu as vu, à Londres, ça ne s’arrange pas, ils sont en train de tout foutre par terre », etc.

Ce soudain désamour des Français pour Londres serait-il donc lié en premier lieu à son esthétique ?

Le retour en masse à Paris de résidents français fuyant les conséquences prévisibles du Brexit, ne semble pas, lui, lié à une quelconque esthétique.

Et pourtant…
Le visiteur français, cochant les cases des guides de poche, emprunte toujours les ponts de Westminster ou Lambeth (c’est marqué dans le guide!) pour contempler le Parlement, chef-d’œuvre de Charles Barry. Il est immédiatement frappé par l’environnement, dont Lonely Planet omet d’évoquer la laideur. Alors qu’il pensait trouver un décor urbain plus néo-gothique ou georgien, il fronce les yeux devant un maelstrom de constructions post-modernes ridicules.
Au sud-ouest, Vauxhall et son ramassis de buildings d’affaires vomissent leur prétention. L’écrasant siège du MI 6, plaqué de pierres agrafées et vitrerie turquoise, provoque un haut-le-cœur. Les abominables Saint George Wharf Apartments, émergent du fleuve marronnasse, en un feu d’artifice d’horreur.

De Lambeth, dominé par sa grande roue, qui laisse indifférent, tant par sa facture que par la vue plate et triste qu’elle procure du sommet, on hésite à entamer une déambulation sur la berge, vers l’Est. La « promenade » se résume à la découverte d’un « laboratoire », comme disent des architectes, pour décrire les villes qui dégoulinent de béton.

Du sommet du Royal National Theatre, on observe quelques morceaux de bravoure, à vous donner envie de sauter dans la Tamise : le Southbank Centre, son Queen Elizabeth Hall, sa Purcell Room, sa Hayward Gallery, symboles du « brutalisme », école d’architecture britannique à la hauteur de son sobriquet, ainsi qu’une enfilade de bâtiments insipides récents. Sur la rive Nord, le dôme de la cathédrale Saint-Paul étouffe, imbriqué dans une gangue de pastiches de docks à la Dickens. On tourne le regard vers la City, sa skyline compacte, épaisse, confuse, noirâtre. À Southwark, l’ennuyeux Shard de Renzo Piano (dont on aime pourtant de nombreuses réalisations), implanté n’importe comment, au bout d’escalators d’hypermarché. Ainsi jusqu’à Tower bridge et la Tour de Londres gangrénés par le béton, puis vers les « vrais » Docks, comme badigeonnés de vernis moutarde et affublés de morceaux de ferraille. Lonely Planet avait promis une ville verte. On baigne dans le ciment.

Voici Greenwich… Du Royal Naval College, la morosité nous étreint à la vue de Dog Island, de laquelle se détache Canary Wharf, quartier d’affaires dont la skyline est aussi banale que celles de Toronto et Moscou. Point d’orgue de la promenade, voici l’ennuyeux Millennium Dome (millénaire du ratage urbain), erreur de Richard Rodgers, rebaptisé « The 02 Arena » (zéro + zéro font la tête à Toto). Après avoir avalé six pintes de bière, on peut pousser jusqu’à Lower Lea Valley, sur le site de Stratford, et sombrer dans la déprime au Queen Elizabeth Olympic Park, face au son stade olympique moche et son Arcelor Mittal Orbit (ça ne s’invente pas!), du plasticien Anish Kapoor, qu’on a connu plus inspiré.

D’autres flâneries, dans les méandres de la ville, feront très souvent suffoquer entre les grues et le vacarme des chantiers permanents : par centaines, tours ou barres de logements, bureaux et centres commerciaux sortent de terre et ruinent la ligne d’horizon des endroits au charme so british.

Du Nord au Sud, d’Est en Ouest, Londres se perd. Nine Elms, où trône bêtement la nouvelle épaisse ambassade des Etats Unis. Battersea, aux gigantesques promotions immobilières carcérales encerclant la Battersea Power Station. Les jolis noms qui désignaient les boroughs n’ont plus de signification que dans les quartiers préservés. Tous les autres sont englués dans l’uniformité du disgracieux, reproduisant à l’infini ce que la City a initié il y a bien longtemps. Le charmant quartier autour de Lincoln’s Inn, jadis havre de paix, meurt sous la pioche. Même les alentours de Buckingham Palace (le palais ne brille déjà pas par sa beauté) se couvrent de bâtiments hideux.

Quelques anglais ne s’y sont pas trompés. Depuis 2006, le magazine « Building Design » décerne chaque année, la « Carbuncle Cup », « prix du Furoncle Urbain », pour le plus « laid des bâtiments achevé au Royaume Uni au cours des douze derniers mois ». C’est à Londres que le Lincoln Plaza de Canary Wharf, immeuble monolithique d’appartements-services, et le Nova Victoria de Pimlico, ensemble de bureaux et d’appartements, ont eu l’honneur de la récompense, respectivement en 2016 en 2017. « Avec son revêtement bilieux, sa forme chaotique, ses balcons adhésifs et ses façades folles, le Lincoln Plaza exhibe le pire design architectural désordonné et une fantaisie bon marché », commente Ike Ijeh de « Building Design ». « Globalement, ce bâtiment est une incarnation architecturale du mal de mer, des vagues de nausée figées dans un fourreau de verre et d’aluminium coloré, qui, quand on le regarde trop longtemps, provoque malaise, gêne et, si vous n’avez pas de bol, une réapparition de votre repas, aussi certainement qu’une tempête laisse des flaques ».

Ce « prix du Furoncle » fait écho au discours du Prince de Galles, prononcé le 30 mai 1984, pour le 150e anniversaire de l’Institut Royal des Architectes Britanniques, au cours duquel il compara un projet d’extension de la National Gallery à un « énorme furoncle sur le visage d’un ami très aimé et très élégant ». Le même, lors d’un reportage télévisé diffusé en 1988, critiqua le massacre de Londres et Birmingham par les architectes, qu’il compara aux bombardements de la Luftwaffe. Il questionnait « Peut-on imaginer les parisiens défigurant les berges de la Seine? ». Il se trompait, les maires de Paris font tout, les uns après les autres, pour bétonner le fleuve. Thanks God, les constructions anciennes le long des berges du centre de Paris, figurent sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité tenue par l’Unesco et sont donc à peu près sûres d’être sauvegardées. Mais, évidemment, hors des limites du périmètre protégé, l’Ouest et l’Est de Paris rivalisent d’horreurs : Les maires de Paris, Boulogne, Issy-Les-Moulineaux, Charenton-Le-Pont, Ivry-sur-Seine sont dans la course au « Prix du Furoncle ».

En outre, le prince Charles commettait une autre erreur en développant une conception trop passéiste de l’architecture qui l’incita à s’inventer bâtisseur de villages pastiche ressemblant vaguement à la vieille Europe, façon alentours de Disneyland en France. Cependant, à son actif, on peut considérer que ses pastiches ne sont pas plus pastiches que le Londres actuel, décrit comme « moderne » par les architectes. Ce Londres « moderne » n’est en réalité qu’une somme de vulgaires copies, interprétations et redites en pagaille des erreurs brutales des soixante-dix dernières années. Des tours marrons moches copient des rectangles verts moches, qui copient des carrés bleus moches, qui copient des pyramides grises moches, etc., sur 1 572 km2.

En 2018, un immondice architectural de Manchester, ville aussi douée que Londres et Birmingham pour le massacre urbain, remporta le prix du Furoncle, devant trois horreurs londoniennes, Lewisham Gateway, Haydn Tower, 20 Ambleside Avenue.

Figé devant tant de béton, le visiteur français, lui-même soumis à l’enlaidissement de ses villes, finit par comprendre une évidence. Alors que, pour expliquer les raisons du Brexit, les médias hexagonaux lui rabattent les oreilles de la crise identitaire des anglais, leur hantise de l’immigration et des contraintes européennes, il en est une qu’ils n’abordent jamais, par simple défaut d’observation des paysages : les britanniques ont muté.

Sceptiques dès l’origine quant à la construction européenne, nombre de britanniques s’en sont éloignés, sans envisager que leur terre devenait, a contrario, en un juste boomerang de l’Histoire, une colonie des États-Unis. Oncle Sam leur inocula une culture aux antipodes de celle de la Vieille Europe. Il ne vient pas à l’idée de ces sujets de sa Majesté de s’interroger sur l’intérêt douteux qu’ils peuvent tirer du soutien trop appuyé de Donald Trump au Brexit. C’est normal, des millions de fils d’Albion ont un mode de vie d’américains. Les grands blocs du monde, États-Unis en tête, veulent la peau de l’Union Européenne : le Royaume-Uni est le marchepied rêvé pour démolir l’édifice. Il s’est laissé manipuler. Les Brexiters acharnés ornent leurs cottages d’Union Jacks, comme pour se rassurer sur la permanence de la culture anglaise. Mais, cette culture, où est-elle à Londres, qui n’a plus l’apparence d’une ville britannique ou européenne, mais de celle d’une banlieue explosée du Midwest des États-Unis? C’est la bannière étoilée qu’il faudrait hisser sur Whitehall.

Pourtant Londres, ouverte sur le monde, connaît parfaitement le bénéfice de rester dans l’Union Européenne. Elle a donc voté contre le Brexit. Mais, elle aussi, s’est laissée avoir, sans croiser correctement le fer. Ses politiciens, économistes, journalistes n’ont rien vu venir non plus, enfermés qu’ils sont dans leurs cages de verre marron. Le mal est fait dans tout le royaume.

Où sont passés l’excentricité, le flegme, au milieu de cet univers complètement standardisé ?

« Coca Cola London Eye », nouveau nom de la grande roue, surplombe le quartier le plus fréquenté, qui ressemble de plus en plus à un Luna Park . Pour faire bonne mesure, ce « monument » est éclairé nuitamment du rouge emblématique de la marque de soda. On aperçoit donc désormais un gigantesque panneau publicitaire en tous points de la ville. Imaginez « Pepsi Tour Eiffel » ou « Nike Louvre ». Un autre signe de cette américanisation dévorante est l’invasion des théâtres anciens de Leicester Square par les comédies musicales à la sauce new-yorkaise, entre des établissements de fast-food (l’obésité est galopante au Royaume-Uni) à la lumière blafarde, des salles de jeux vidéo beuglantes (la myopie atteint de plus en plus d’adolescents), des commerces de grandes enseignes internationales à l’infini, des distributeurs automatiques de billets de banque et des boutiques moches de souvenirs moches importés d’Asie. La scène théâtrale londonienne finira par ne diffuser que ce type de spectacles, au détriment des autres. Un parc d’attraction généralisé recouvre la ville, à tel point que, pour son mariage, William, duc de Cambridge, porta la panoplie exacte du Prince de « la Belle au bois dormant » produite par les studios Disney. Même les palaces du centre de Londres s’offrent des décors tocs de supermarché. Lobby et salle à manger du légendaire hôtel Savoy ressemblent à ceux d’un casino banal de Las Vegas. La gentry britannique ne trouvera bientôt plus d’endroits où prendre le thé.

Plus que tout autre ville européenne, Londres défend, depuis les bombardements allemands de la Seconde Guerre Mondiale qui l’ont particulièrement dévastée, la construction de bâtiments « modernes » dans la topographie ancienne (elle-même déjà remodelée après le Grand Incendie de 1666). Le Gallois Peter Rees, superviseur depuis 1985 des permis de construire à la City, prétend même que la construction de tours sans planification au sein des rues tortueuses de Londres, permet une grande créativité, contrairement à Paris, où le tracé de voies majestueuses n’y serait pas propice. Au Royaume-Uni, le code du permis de construire, régulièrement simplifié, a été réduit à une cinquantaine de pages en 2012. Cette idée bidon de vecteur de créativité, faux-nez du besoin impérieux de croissance économique des gouvernements de sa majesté, est relayée en France à la fois par les architectes et urbanistes dans le « move », mais encore par les hommes politiques de tous bords et leurs partisans : conservateurs amoureux d’un capitalisme débridé, dont Londres est un symbole, mais encore socialistes qui vantent le foisonnement urbanistique de Londres, supposé engendrer art et beauté (pourtant nécessairement liés au capitalisme débridé qu’ils combattent; quel paradoxe!). Bertrand Delanoë, ex-maire socialiste de Paris, dont Anne Hidalgo fut Première adjointe chargée de l’urbanisme, réussit le tour de force de fusionner les deux pensées par une formule restée à la postérité : « il faut construire des tours dans Paris; les tours ça fait dynamique ». Ça fait dynamique. Tout est dit. Or, à Londres, la conjugaison de cette voracité urbanistique et de l’absence de planification a accouché d’un monstre froid. On ne trouve ni créativité, ni originalité, dans cet amas de bâtiments mal dessinés occultant l’horizon, encore moins de vie urbaine…

La spéculation immobilière débridée, corollaire de cette idée, rend en effet impossible le maintien des familles dans le centre de Londres. Celles-ci laissent place à des milliardaires incultes, auxquels la fortune récente permet l’ostentation de goûts douteux. Ils élisent domicile fiscal dans les quartiers élégants autour de jolis squares, qu’ils rendent tristes à mourir (on disait jadis « triste comme un dimanche à Londres » lorsque tous les commerces restaient fermés) par le fait qu’ils n’y mettent jamais les pieds, font main basse sur des surfaces démesurées de la ville ancienne, où ils érigent des cochonneries, provoquant une autre fuite de la population, qui n’a aucune envie de déambuler dans des no man’s lands.

Ceci n’est pourtant qu’un début.

Dans quelques années, après le Brexit, Londres ne sera plus Londres, mais, au grand bonheur des Brexiters (qui bercent leurs ouailles d’illusions quant à la supposée défense de la culture, de l’identité britannique), un paradis fiscal international, sans âme, une déprimante plateforme aéroportuaire à ciel ouvert, un Singapour, un Dubaï bis, organisé autour de boutiques de mugs à l’effigie des Windsor et d’un pauvre lacis de rues, ripolinées à la québécoise, uniquement destinées au buzz des parades royales. Là, toutes les mafias du monde, avides de blanchiment, laisseront libre cours à leur « raffinement » et érigeront, sans frein, le pire de l’urbanisme contemporain.

Raser les derniers vestiges de l’Histoire, qui commencent à gêner sérieusement, sera la touche finale. Au fond d’une périphérie éloignée, on en reconstituera seulement les façades, munies d’étais, sur une avenue rectiligne, permettant la circulation aisée de vétérans des Horse Guards et de carrosses chamarrés. Est primordial, en effet, le maintien d’images télévisuelles en mondovision pour assurer le tourisme de masse, pourvoyeur de devises. Thomas Cook l’a flairé le premier au XIXe siècle. Il était anglais. Le voilà servi. Main Street USA sur gazon artificiel.

Il n’y a ici aucun espoir de retournement de tendance. Les opposants au massacre sont bâillonnés, surtout par les ardents partisans du Brexit, qui ne sont pas à un paradoxe près. Boris Johnson, grand souverainiste identitaire hirsute et vociférant, fut maire de Londres de 2008 à 2016 : Il détruisit la culture architecturale tant qu’il put en rayant de la carte une partie de la ville. Comprenne qui pourra. Faut-il en conclure que, pour rendre le royaume indépendant, sauf des États-Unis et des avocats fiscalistes, il est indispensable de lui octroyer la laideur de la coiffure de ce politicien ?

Ce que l’on peut souhaiter de mieux aux londoniens, dont nous avons tant aimé la ville ?

Que les bouleversements climatiques leur assurent moins de précipitations.

Car, quand il pleut, c’est pire…