Quitter Paris pour enlaidir ailleurs…

« J’en ai marre de l’Ile de France », « J’supporte plus les embouteillages », « J’rêve de nature », « J’aimerais vivre ailleurs », « À la première occasion, j’ m’en vais ». 

Pour exploiter la manne d’un tel ras-le-bol et faire passer à l’acte le plus grand nombre de mauvais coucheurs, les capitales régionales, les grandes villes et certaines villes moyennes assurent leur promotion en déployant des budgets jamais égalés. Chez les avertis, on appelle cela du marketing territorial ou, mieux encore, du city branding.

Campagnes dans les couloirs et sur les quais du métro parisien, spots publicitaires, matraquage télévisuel, radiophonique, sur le net, dans les magazines, la presse quotidienne, rien n’est trop beau, ni trop onéreux.

Les affiches de quais de métro sont à cet égard exemplaires : elles livrent des images de jeunes couples béats trinquant sur des nappes à carreaux, sous la lumière rasante d’une fin de journée, des clichés de jolies filles à bicyclette, un panier de pique-nique au porte-bagage, de surfeurs ruisselant remontant la plage, d’alpinistes en cordée, de vignerons munis de hottes, avec, en surimpression des slogans racoleurs : « Only Lyon », « Addicted to Lyon » « Osez Bordeaux », « Nantes vous va », « Montpellier la surdouée », « Toulouse a tout, il ne manque que vous », « So Toulouse », « Lille, un nouvel art de vivre pour tous », « Oh my Lot! », etc.

Les médias saisissent évidemment l’opportunité de vendre du papier, assurés de trouver lecteurs et auditeurs attentifs aux sirènes d’une terre promise. Ils répandent, en « marronniers », des dossiers récurrents, souvent peuplés de publi-rédactionnels, traitant des villes « les plus cools » (magazine Néon), « où il fait bon vivre » (magazine l’Express), où l’on rencontre une « qualité de vie », instaurent des palmarès, des baromètres, selon des critères toujours à peu près identiques, qui touchent leur propre sensibilité de cadre à haut revenu : écoles à proximité, niveau de ces établissements, résultats du bac, lieux de culture, bassin d’emplois, part des cadres, niveau de revenus, coût de la vie, marché de l’immobilier abordable, accessibilité ferroviaire et aérienne, offres de soins, sécurité, ensoleillement, campagne, mer, montagne à proximité, etc.

Les poètes, les sauvages, amoureux d’endroits isolés, battus par les vents, où l’on ne trouve ni âme qui vive, ni part des cadres, ni classement d’établissements scolaires, ni ligne à haute tension, sont totalement exclus de ce type d’enquêtes. 

En règle générale, les critères, assez « bateau », énumérés par les magazines, entrent effectivement en ligne de compte dans le choix du lieu de destination du candidat à l’exil. 

L’instinct grégaire fait hélas du choix d’un râleur celui de milliers d’autres au même instant. 

Considérer que les qualités d’une ville à l’instant « t » sont figées pour l’éternité est une erreur. « L’âme d’une ville », avait prévenu Baudelaire, « change plus vite hélas que le cœur d’un mortel ». 

Au gré des soudains bouleversements sociologiques, économiques, immobiliers, d’exécutif local, etc., les villes se métamorphosent à une vitesse incontrôlable.

Les points paraissant positifs des critères retenus par les palmarès en sont rapidement bousculés.

Dans les années 1980, Grenoble occupait une place prépondérante au sein de ce type de papiers. Pleuvaient les couvertures de magazines la hissant régulièrement au firmament des cités les plus attractives à maints égards. 

En masse, les exilés franciliens s’y ruaient.

Aujourd’hui Grenoble a disparu des écrans radars médiatiques des « villes où il fait bon vivre », pour une raison similaire à celle qui commence à nuire sérieusement aux villes séduisantes aujourd’hui : les exilés franciliens importent tous les inconvénients de leur vie quotidienne sur leur nouveau lieu de résidence. 

Après avoir ameuté les expatriés, il faut bien les accueillir… avec les moyens du bord.

Or la majorité des villes, complètement dépassées, par défaut d’anticipation, remettent, de guerre lasse, les clefs au secteur privé et laissent celui-ci prendre en charge la métamorphose. Les promoteurs immobiliers se délectent d’une occasion rêvée.

Les villes de destination se peuplent donc de grues, s’engluent en milliers d’hectares de logements uniformes, de zones commerciales, de rocades, découvrent soudain la spéculation immobilière, la destruction du patrimoine ancien, les encombrements, les lignes de tramways qui découpent les quartiers en rondelles, se heurtent aux problèmes de manques d’infrastructures, de pollution, d’insécurité.

L’explosion des loyers fait fuir les habitants des centres-villes, qui, bien malgré eux, investissent les campagnes proches ou éloignées et ajoutent à la défiguration de leur cadre de vie en emménageant dans des lotissements tentaculaires. 

Trouver une bonne table dans le centre de Grenoble s’apparente à un parcours du combattant. Les fast-food régnent en maîtres.

Des bordelais sont contraints de quitter la capitale de la Gironde, vivre dans le centre étant devenu trop onéreux. Certains vont même jusqu’à s’insurger contre l’arrivée de parisiens tenus pour responsables. 

Marseille, nouvel « eldorado », est aujourd’hui la ville la plus embouteillée de France, devant Paris et Bordeaux. 

Marseille est la seconde ville la plus polluée, juste derrière Paris, devant Grenoble. 

Lyon, l’attractive, est désormais la septième plus polluée.

Toutes les entrées de Lyon sont devenues des cauchemars de laideur. Les nouveaux quartiers ne sont que cubes, rectangles, gris, marrons, dépourvus de tout charme lyonnais.

La surface des centres historiques finit par paraître bien modeste, au regard de celle des périphéries. 

Une vue aérienne de Toulouse ou Bordeaux laisse pantois : les immeubles inharmonieux, cubiques, laids, engloutissent les petits villages et forment une gangue toujours plus étale autour du centre historique.

Les abords désincarnés de Nantes et Rennes se résument en un copier-coller de ceux de Lille ou Montpellier.

Certaines villes finissent même par se rejoindre tant leur expansion est délirante.

On entend même, comme un écho, des parisiens exilés il y a quelques années se plaindre désormais que leur maison à la campagne est encerclée par des voies rapides, des zones commerciales ou que le vacarme des avions devient intolérable. 

Un exilé sur cinq fait alors le chemin inverse, déplorant de ne plus trouver que des inconvénients à sa fuite. 

Car pour dénicher la nappe à carreaux et le panier de pique-nique observés sur les quais de métro, il n’y a souvent pas d’autre solution que pousser un caddie chez Auchan, les petits commerçants de centre-ville ayant rendu leur tablier…