LE SITE DU MOCHE URBAIN

Les origines du blog

Dans un courrier récent au maire adjoint délégué à l’urbanisme de la ville d’Issy-les-Moulineaux, dont je ne suis pas administré, j’exprimais ma consternation face aux nouveaux immeubles de logements et bureaux érigés sous l’impulsion de cette commune et affublés du nom de baptême “Éco-quartier des bords de Seine”, à quelques encablures de la tour Eiffel. Je soutenais que, pour accoucher de cet ensemble immobilier déplorable, les bâtisseurs s’étaient évertués à renouveler la totalité des erreurs commises en France par leurs prédécesseurs pendant plus de soixante ans.

En guise de réponse, sur une page mal cadrée, dotée d’un logo de ville hideux et de deux coups de tampons, l’adjoint me fit parvenir la sentence laconique suivante : “J’ai pris bonne note de vos observations que l’on aurait pu imaginer plus constructives”. Maître du Plan local d’urbanisme, du permis de démolir et du permis de construire, cet élu justifiait donc par le mépris et une simple pirouette l’organisation par ses services de l’anéantissement d’un paysage (voire d’un papier à lettre !) sur le fleuve qui baigne la plus belle capitale du monde. Son acrobatie de langage peut s’interpréter comme le revers de main habituel dont on salue les importuns et les quémandeurs qui hantent les vestibules des mairies.

Mais il faut chercher ailleurs les raisons fondamentales de pareille pirouette. Cet ailleurs est bien plus navrant : à l’image de nombre de nos contemporains, notre homme a perdu l’Oeil. Il ne sait plus user d’un des sens primordiaux, la vue, qu’avec passivité. Si “l’Oeil”, par métonymie, constitue une finesse de la vue résultant d’un exercice permanent de l’observation, c’est aussi un état d’esprit, une approche des choses. L’Oeil devrait donc s’affirmer comme une des facultés premières de l’édile. Dans l’esprit de ce maire-adjoint, selon une mécanique administrative, délivrer un permis de construire signifie exclusivement, permettre de construire, quelle que soit la quincaillerie désastreuse en résultant. L’esquive devient alors la seule réponse possible à une question faisant appel à l’usage d’un sens oublié. Comme l’agueusie accompagne souvent la perte de l’odorat, l’ouïe, chez les voyants mal exercés, s’efface avec la disparition de l’Oeil : notre élu en perd toute faculté d’écoute de son prochain et balaie sans vergogne les protestations.

Grâce aux autorisations administratives délivrées par des responsables conformes à notre auteur épistolaire, la France se couvre de zones péri-urbaines défiant tous les principes de la vie en société. Malgré un discours ambiant de “développement durable”, “qualité de vie”, “démarche environnementale”, émanant de tous les bords politiques, ce qui reste de terres agricoles est chaque jour plus englouti sous les centres commerciaux lugubres, les lotissements sans âme, les zones tertiaires fantômes, et cerné de murs anti-bruit et mobilier urbain consternants. À l’ouest de Paris, dans tout le département des Hauts-de-Seine, Issy-les-Moulineaux a fait école : au milieu d’un plat de nouilles routier dégoulinant de ciment et de matériaux de dernier choix, mêmes les centres historiques des villes aisées sont chaque jour davantage défigurés. Meudon, Saint-Cloud, Neuilly sur Seine, Levallois-Perret, etc. participent à la même course à l’échalote. Ce ne sont plus que des fiefs du verre fumé marron, de la jardinière à pétunias en briquette orangée, du balcon saillant coffré, de l’interphone en plastique à caméra intégrée, de la grille d’aluminium anodisé, de la pierre agrafée beigeasse, du rez-de-chaussée bas de plafond. Sans parler de Boulogne-Billancourt qui, grâce à son futur bétonnage de l’Ile Seguin, mûri pendant des années, atteindra les sommets de la désolation, en dépit de réunions publiques sans fin. Ailleurs en périphérie de Paris, Bobigny, Stains, Pierrefitte, Saint-Denis, Créteil, Vitry-sur-Seine, Choisy-le-Roi, Meaux, Melun, etc. avaient très tôt apporté leur contribution magistrale au massacre de l’Ile-de-France. Des promotions immobilières de la Côte d’Azur aux ronds-points bretons, des fronts de mer hideux de cités balnéaires de Vendée aux aberrations d’EURALILLE, EUROMED, la PART-DIEU, RUEIL 2000, MÉRIADEC, un seul questionnement semble tarauder les bâtisseurs de France : “comment faire plus moche que le voisin ?”. Et ceci hors de toute idée d’architecture contemporaine, car celle-ci n’existe que rarement dans le paysage. En tous lieux, la ligne d’horizon se trouve obstruée par la redite des constructions tentaculaires des années 1950 et 1960, avec des variantes absurdes : hublots ou meurtrières en guise de fenêtres, couleurs nunuches, revêtements de fête foraine, retraits et saillies multiples et tortueux, etc. Pire, lorsque surgit enfin un bâtiment contemporain admirable, le voilà planté dans une mer de pavés autobloquants, encerclé d’édifices, de poubelles, bancs, lampadaires disgracieux, attirés comme des mouches. C’est la fatalité qui accompagne aujourd’hui certains ponts, stades ou musées emblématiques…

L’électeur est absent, indifférent, absorbé par ses soucis propres dont la multiplication exponentielle est aussi causée par la complexité, voire la très grande difficulté de la vie au centre de ce labyrinthe. Sortir de l’impasse n’est plus envisageable sans guidage par satellite. Le sens critique du citoyen est défunt, tant sa rétine se trouve endommagée, nivelée, à la hauteur des produits de grande consommation qui emplissent le quotidien. Pour beaucoup, la laideur urbaine ne semble pas anormale. Il paraît que l’on peut vivre avec … On doit probablement finir par s’habituer, en une lente infusion, comme affecté d’une grave maladie. Ou bien est-ce parce que l’on baisse la tête, jusqu’à l’enfoncer dans le sol ? Sans compter que, tout autant que le maire adjoint délégué à l’urbanisme de la ville d’Issy les Moulineaux, on peut sans le vouloir être à l’origine du développement du problème. Il faut dire que depuis des dizaines d’années la laideur a quitté la table des débats : n’importe quel intellectuel du coin nourri à la collection “Que sais-je ?” vous répétera que la beauté est une notion subjective et que l’on peut trouver de la beauté dans la laideur. N’y aurait-il donc aucune échappatoire à cet engluement morbide dans le lequel nous vieillirons ? Or même les cimetières et “jardins du souvenir” pour cendres de crémation sont de plus en plus laids…

Alors bienvenue à tous ceux qui, toujours dotés de leurs sens, souffrent en silence et changent de trottoir pour éviter les endroits qu’ils exècrent. Bienvenue à ceux qui en ont assez de devoir se taire parce que le moche, tabou, n’est pas un sujet de conversation. Bienvenue à ceux qui osent lever le doigt, se mobilisent et se font rabrouer par des apprentis sorciers ou des employés d’administration flanqués d’oeillères. Bienvenue à ceux qui rêvent d’un autre cadre de vie et souhaitent obtenir une oreille attentive des inconscients qui font ou laissent faire n’importe quoi dans le paysage.

Bienvenue à vos réflexions et vos images que nous répertorierons en différentes catégories dans uncatalogue du moche urbain.

Pathétique et comique faisant très bon ménage, nous saurons aussi rire, au point de décerner chaque année, aux auteurs de la réalisation la plus exemplaire, le trophée de La Verrue d’Or qui, nous l’espérons, deviendra la référence universelle sur le sujet.

Peut-être ainsi obtiendrons-nous que les décideurs et les citoyens retrouvent le sens ou les sens qu’ils ont égarés…

Chaque mois, une thématique vous sera proposée.

Nous vous remercions d’adresser vos photographies selon le meilleur cadrage possible.

Merci de vos contributions.

N.B. Les commentaires déplacés sont bannis.

Christophe LUCIEN